La mémoire d’une vieille dame et les plaques de chocolat

•octobre 28, 2009 • Laisser un commentaire

D’abord elle me dit d’entrer. Elle paraît toujours plus petite que lors de mes visites précédentes. Ses cheveux ne sont plus blancs mais argentés. Son sourire. Sa façon de parler des autres, de poser des questions sans trop vouloir s’aventurer. Et puis, en confiance, après les banalités, les souvenirs. Les images de son passé. De notre passé. De sa mère, elle retient des origines très modestes. Des images de jeune fille paysanne, accroupie sur la terre d’Espagne à l’orée du XXème siècle. Ne sachant lire ni écrire. Mangeant du pain noir avec un peu de sardine pour seul repas de la journée sous le soleil de plomb. De son père, c’est l’immigrant qu’elle choisi pour référence mémorielle. Celui qui à 18 ans partait pour le nord, la Belgique et la France. Dans cet ordre là. Précisément. En 1890. Venu lui aussi de contrées hispaniques. Mais avec un peu plus d’argent. Le commerce. Celui des oranges de Soller que l’on charriait jusqu’à Marseille. Et puis les rencontres. les sauts dans le temps. Son mariage lui revient en tête. Après la guerre civile. Après la guerre mondiale, après le service militaire marocain de son fiancé. Cinq ans au service de Franco. Cinq ans d’abrutissement. Cinq ans pour détruire toute ambition, toute pensée, toute prétention. Les permissions. trop courtes. Le mariage. Trop pauvre. Le retour à la France. Des bombardments à l’Orient avant ses années en Espagne elle ne parle pas cette fois-ci. Elle évoque juste ses liens en pointillés avec quelques connaissances d’autrefois. Des lettres, des coup de téléphone avec ses contemporains qui se meurent, eux aussi mais au bord d ela mer. Loin d’elle et de ses montagnes. Elle aurait aimé vieillir là où elle est née. Pas là. pas en Espagne. Là-bas, là où elle rêvait de devenir institutrice et où la guerre les fit fuir. Des histoires d’allers et de retours vers cette terre d’origine, cette île. La même qui me rappelle si souvent à moi. Une histoire faite de lieux disparates, de contrées éloignées les unes des autres par des vies, des destins croisés, des choix dictés par l’Histoire.

Elle ne me demande rien. Mais elle sait. Elle sait que je conserve toutes ses confessions, ses anecdotes. Que j’écrirai, un jour, à sa place, ce qu’elle ne livre qu’à moi. Alors, dans le regret de la distance qui nous sépare (soixante-ans), je la laisse à ses fantômes, ses livres, son quotidien. Pour la première fois, comme si ses 90 ans approchant me le permettait, je l’enlace et la serre fort. Son corps frêle tient toujours debout. Ses larmes montent mais elle se retient. Je le sais. Pour me laisser partir. Elle sait que la vie est plus forte. Que sa mémoire est son trésor. Le seul qu’elle peut encore dévoiler.

Dans mon sac, elle a voulu que j’emporte, comme toujours, deux plaques de chocolat. Ce ne rien, et pourtant c’est tout. Ce cadeau comme un voile pudique sur ce qu’elle ne saurait dire. Comme une excuse de ne pouvoir faire davantage alors que c’est à elle que les égards devraient revenir. Elle ne pense plus à elle. Le quotidien n’est qu’une succession de moments sur lesquels planent le poids des ans, des souvenirs. Le chocolat, c’est un lien entre mon enfance dont elle connaissait tout, où elle pouvait imprimer sa marque, sa présence, et mon avenir, mon présent dont elle ignore tout. Ce chocolat aboli les distances. Nos distances. Et pourtant, je n’ose pas le manger.

202 ans en arrière

•juillet 8, 2009 • 1 Commentaire

Le 8 juillet 1807, Mme de Récamier et son chevalier servant du moment, un certain Elzéar de Sabran se trouvaient dans le jura, père de Morez, dans les montagnes qui surplombent ma chambre en ce moment, dans une bien mauvaise posture. Leur accident de voiture entre des rochers fit accourir de Coppet Mme de Staël qui s’empressa de venir rechercher ses hôtes. Culbutée, Mme de Récamier était en état de choc. La brave Germaine, qui était dans l’attente de son manuscrit de Corinne enfin mis sous presse, fut admirable. Toujours prête à voler au secours de sa belle amie dont elle était éprise autant que son propre fils, Auguste. Le temps jurassien devait être le même qu’aujourd’hui, brumeux, pluvieux et maussade. Les séjours estivaux sont parfois victimes de ce genre d’aventure, mais les deux amies oublièrent vite cet incident pour retrouver les charmes des rives du Léman. Dramatiques, romantiques, passionnés, les séjours à Coppet étaient rocambolesque et la maîtresse de maison, toujours en proie à des humeurs amoureuses tourmentées savait bien que naît de ces passions les souvenirs les plus impérissables. Le Jura n’est désormais  plus une barrière dangereuse pour les voyageurs, et Coppet dort paisiblement. Deux siècles sont passés et les amitiés amoureuses sont moins fougueuses. Pourtant, entre les nuages, au pied des pentes verdoyantes du Jura, une fausse quiétude souriante demeure, malicieuse, prête à bondir. Que va t-il bien ce passé cette année en ce début d’été?

 

jura19

Vue du Jura au XIXème

music & raincoat

•juillet 7, 2009 • 1 Commentaire

Adolescent, je compilais sur des cassettes audio BASF tout ce qui me passait sous la main et entre les oreilles. Mes stocks de décibels dépassaient largement ce que je pouvais stocker sur mes petites étagères. J’archivais également des vieux vinyles achetés au marché aux puces du samedi matin à Genève. Les faisant tourner sur la vieille chaîne familiale, j’arrangeais mes humeurs au rythme des tubes. Puis vint l’heure des CD, des achats compulsifs des premières payes estivales, des nouveaux goûts toujours plus éclectiques et des découvertes inattendues. De médiathèques en disquaires, de radio en clips, je vibrais quotidiennement. L’âge adulte avançant, les découvertes sont plus rares, les valeurs sûres et les artistes fétiches représentent l’essentiel de mes achats, de mes téléchargements (payants). Entre deux averses, entrant dans le premier disquaire venu, j’aperçu un idéal masculin dans la même position que moi, la tête penchée, remontant son col pour tenter, en vain, toujours en vain, de se protéger des gouttes. Je ne sais qui décida de lui demander une telle pose, banale et sensuelle d’un vrai mec mais son disque se vendra certainement grâce à cette pochette. Il parle d’amour et de guerre, de couleur et de changement, de cigarette et d’(im)possibilités et sa voix derrière un piano me transporta dès la première seconde…

dani1

•juillet 7, 2009 • Laisser un commentaire
Prendre la route, utiliser les centres multimodaux et se dresser devant ces images qui défilent, celles du passé

Juillet, la pluie, la route, les vacances et l'horizon...

 
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