D’abord elle me dit d’entrer. Elle paraît toujours plus petite que lors de mes visites précédentes. Ses cheveux ne sont plus blancs mais argentés. Son sourire. Sa façon de parler des autres, de poser des questions sans trop vouloir s’aventurer. Et puis, en confiance, après les banalités, les souvenirs. Les images de son passé. De notre passé. De sa mère, elle retient des origines très modestes. Des images de jeune fille paysanne, accroupie sur la terre d’Espagne à l’orée du XXème siècle. Ne sachant lire ni écrire. Mangeant du pain noir avec un peu de sardine pour seul repas de la journée sous le soleil de plomb. De son père, c’est l’immigrant qu’elle choisi pour référence mémorielle. Celui qui à 18 ans partait pour le nord, la Belgique et la France. Dans cet ordre là. Précisément. En 1890. Venu lui aussi de contrées hispaniques. Mais avec un peu plus d’argent. Le commerce. Celui des oranges de Soller que l’on charriait jusqu’à Marseille. Et puis les rencontres. les sauts dans le temps. Son mariage lui revient en tête. Après la guerre civile. Après la guerre mondiale, après le service militaire marocain de son fiancé. Cinq ans au service de Franco. Cinq ans d’abrutissement. Cinq ans pour détruire toute ambition, toute pensée, toute prétention. Les permissions. trop courtes. Le mariage. Trop pauvre. Le retour à la France. Des bombardments à l’Orient avant ses années en Espagne elle ne parle pas cette fois-ci. Elle évoque juste ses liens en pointillés avec quelques connaissances d’autrefois. Des lettres, des coup de téléphone avec ses contemporains qui se meurent, eux aussi mais au bord d ela mer. Loin d’elle et de ses montagnes. Elle aurait aimé vieillir là où elle est née. Pas là. pas en Espagne. Là-bas, là où elle rêvait de devenir institutrice et où la guerre les fit fuir. Des histoires d’allers et de retours vers cette terre d’origine, cette île. La même qui me rappelle si souvent à moi. Une histoire faite de lieux disparates, de contrées éloignées les unes des autres par des vies, des destins croisés, des choix dictés par l’Histoire.
Elle ne me demande rien. Mais elle sait. Elle sait que je conserve toutes ses confessions, ses anecdotes. Que j’écrirai, un jour, à sa place, ce qu’elle ne livre qu’à moi. Alors, dans le regret de la distance qui nous sépare (soixante-ans), je la laisse à ses fantômes, ses livres, son quotidien. Pour la première fois, comme si ses 90 ans approchant me le permettait, je l’enlace et la serre fort. Son corps frêle tient toujours debout. Ses larmes montent mais elle se retient. Je le sais. Pour me laisser partir. Elle sait que la vie est plus forte. Que sa mémoire est son trésor. Le seul qu’elle peut encore dévoiler.
Dans mon sac, elle a voulu que j’emporte, comme toujours, deux plaques de chocolat. Ce ne rien, et pourtant c’est tout. Ce cadeau comme un voile pudique sur ce qu’elle ne saurait dire. Comme une excuse de ne pouvoir faire davantage alors que c’est à elle que les égards devraient revenir. Elle ne pense plus à elle. Le quotidien n’est qu’une succession de moments sur lesquels planent le poids des ans, des souvenirs. Le chocolat, c’est un lien entre mon enfance dont elle connaissait tout, où elle pouvait imprimer sa marque, sa présence, et mon avenir, mon présent dont elle ignore tout. Ce chocolat aboli les distances. Nos distances. Et pourtant, je n’ose pas le manger.



